Campement propalestinien : retour sur un mouvement de « solidarité » polarisant
Les tentes et les panneaux ont dorénavant laissé place à une pelouse verte immaculée. Des jeunes ici et là, assis sur des bancs, discutent tandis que d’autres sabrent une bouteille de champagne sur les escaliers du pavillon Tabaret en l’honneur de leur diplôme fraîchement acquis. Le contraste est saisissant avec l’ambiance qui régnait il y a un an jour pour jour au campus de l’Université d’Ottawa.
Après avoir commencé comme un sit-in, à la fin du mois d’avril 2024, le mouvement propalestinien à l’Université d’Ottawa a peu à peu pris de l’ampleur et s’est transformé en véritable campement, à l’instar de ce qui se passait alors sur les campus d'autres universités nord-américaines.
L’idée pour les protestataires est de mettre la pression sur leur institution, face à l’offensive israélienne à Gaza, dans la foulée de l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.

Le pavillon Tabaret et sa pelouse ont retrouvé leur allure traditionnelle.
Photo : Radio-Canada / Mama Afou
Un an plus tard, des étudiants se confient sur ce mouvement qui avait pour objectif de démontrer ce que le pouvoir étudiant peut faire par le biais de l’action collective
, soutient Nir Hagigi, étudiant en troisième année à l'Université Carleton.
À l'école du militantisme
Bessan Amer, récemment diplômée en neurosciences à l’Université Carleton, avoue qu'aujourd'hui le campement lui manque bizarrement
.
Les étudiants qui ont alors élu domicile dans des tentes installées sur la pelouse en face du pavillon Tabaret ont transformé le campement en une véritable université populaire de la cause palestinienne.
Une bibliothèque a été érigée, des ateliers, des débats étaient alors organisés chaque jour sur le campement qui a duré 10 semaines. Des enseignants venaient faire des conférences, donner des cours d’histoire tandis que des résidents faisaient des dons de nourriture et de matériel en solidarité avec les campeurs.
On a beaucoup appris
, souligne Sumayya Kheireddine, étudiante et membre organisatrice du campement propalestinien. C'était une éducation populaire, parce que l'école ici, ne va pas te donner l'éducation dont tu as vraiment besoin pour appuyer la cause [palestinienne]. C’était important de rejoindre un espace qui appartient à nous les étudiants, pour étudier ce qu'on veut étudier, c'était spécial.

Sumayya Kheireddine, étudiante à l'Université d'Ottawa en 2024, a été une des organisatrices du campement propalestinien.
Photo : Radio-Canada / Mama Afou
Alors que des étudiants de l’Université Carleton se sont joints à ceux de l’Université d’Ottawa dès le début du campement afin de ne pas fragmenter le mouvement, Nir Hagigi, se rappelle d’un vrai moment de solidarité estudiantine.
Je l'ai vécu à travers la solidarité, j’ai vu des étudiants transformer un simple carré d'herbe en un lieu de prise de conscience et de solidarité avec le peuple palestinien.
Cela fait presque un an que le campement est terminé et j'entends encore des gens parler de cet endroit communautaire duquel les gens sont nostalgiques, d'un endroit où les gens pouvaient se rassembler, pouvaient discuter, débattre de choses et juste être ensemble pour exprimer leur douleur collectivement
, se remémore celui qui est également président des Voix juives indépendantes de l'Université Carleton.
Le réveil de la conscience étudiante
Pour les trois étudiants propalestiniens, il était important de faire quelque chose
et de surfer sur la vague
qui déferlait sur tous les campus nord-américains afin de dénoncer ce qu’ils qualifient de génocide
à Gaza.
Agir était d’autant plus important qu’au moment du campement, beaucoup de citoyens hésitaient à dire [publiquement] qu’ils étaient propalestiniens
, selon Bessan Amer.
La professeure titulaire à la Chaire de recherche du Canada en prévention de la radicalisation violente à l’Université McGill, Cécile Rousseau, se souvient qu’au moment des faits le débat autour de ce conflit était très polarisé
et qu’il y a eu une tendance à cacher, à effacer l'hétérogénéité des voies de protestation, l'hétérogénéité des voix qui demandent la paix dans la région
.

La professeur, Cécile Rousseau, estime que permettre « la manifestation, la protestation est une façon de diminuer la violence ». (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Est-ce que le fait de demander la paix, le fait de demander la protection du peuple palestinien ou de revendiquer ses droits, est-ce que c'est équivalent au fait d'être terroriste?
se désole la professeur en psychiatrie à propos du climat qui règne aux États-Unis comparativement au Canada où cet amalgame ne trouve pas le même écho.
Pour sa part, Sumayya Kheireddine, souligne avoir vu dans le campement un moment d’éveil politique chez les étudiants.
Cette université n'est pas très politisée, alors [le campement] a développé comme une conscience chez les étudiants.
Nous avons politisé des centaines d'étudiants, dont beaucoup n'avaient jamais participé à aucune forme d'activisme auparavant
, se félicite Nir Hagigi.
Un éveil qui réjouit la professeur Cécile Rousseau.
C'est plutôt un signe d'espoir [...]. Il y a peut-être un niveau où ces campements sont un symbole que les jeunes n'ont pas baissé les bras, qu'ils veulent être entendus, qu'ils veulent avoir une voix
, soutient-elle.
Une voix qui s’est élevée au sein même des campus, à l’intérieur d’un espace qui devrait appartenir aux jeunes
et qui est également relativement sécuritaire
pour les étudiants, explique Mme Rousseau.

Les étudiants ont transformé le terrain du pavillon Tabaret en une « université populaire ». (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Rebecca Kwan
Même si aucune injonction n’a été émise aux campeurs de l’Université d’Ottawa contrairement à ceux de l’Université de Toronto, le porte-parole de l'institution postsecondaire, Jesse Robichaud, rappelle dans une réponse écrite transmise à Radio-Canada que le campement n’a jamais été autorisé sur la propriété de l’Université
mais que malgré tout un dialogue continu
a été maintenu avec l’équipe organisatrice étudiante afin de trouver des moyens pacifiques de mettre fin au campement
.
A la fin du campement, l'Université avait néanmoins condamné les actes de vandalisme commis par certains manifestants qui avaient entraîné des dommages coûteux pour l'institution.
Un campement antisémite?
Alors que les campeurs clament que leur mouvement était pacifique et ouvert, certains étudiants juifs ont vu dans les messages affichés au abords du campement une attaque personnelle à leur identité.
Certains termes utilisés avaient une signification très spécifique pour moi et pour beaucoup d'autres étudiants israéliens. Par exemple, il y avait un grand panneau qui disait ''Intifada des étudiants"
, explique Deena Friedman, étudiante en deuxième année à l’Université d’Ottawa.
Pour moi, dont les parents vivaient en Israël et qui suis née pendant la deuxième Intifada [...] cela renvoie à une définition très spécifique. Voir les gens glorifier ce que je considère comme une tragédie et une période très difficile pour les Israéliens [était perturbant].
Pour beaucoup de juifs sur le campus, le campement a été très perturbant pour eux.

Deena Firedman est étudiante en philosophie et théâtre à l'Université d'Ottawa.
Photo : Radio-Canada / Mama Afou
Celle qui est également présidente de l'association étudiante juive Hillel de l’Université d’Ottawa estime que le campement a entraîné un sentiment d’insécurité chez elle et les membres de sa communauté.
Sur le plan personnel, le campement m'a donné un sentiment d'insécurité. Bien sûr, je me suis sentie mal à l'aise. Je n'étais pas d'accord avec la rhétorique et le langage spécifique utilisés. Mais je ne me sentais pas non plus en sécurité lorsqu'il s'agissait de passer devant le campement. Des gens me criaient dessus lorsqu'ils savaient que j'étais juive et supposaient que j'étais israélienne, ce que je suis
, raconte-t-elle.
Ce climat avait aussi été dénoncé à l'époque par le coordonnateur à la vie étudiante de l’organisme Hillel Ottawa, Oren Baray, qui avait entamé une campagne en ligne pour faire pression sur l’administration universitaire afin de rendre le campus sûr pour tous les étudiants
.

Nir Hagigi est le président de l'organisme Voix juives indépendantes de l'Université Carleton.
Photo : Radio-Canada / Mama Afou
L'idée qu'ils ont été victimes d'antisémitisme au campement n'est tout simplement pas fondée sur la réalité
, soutient pour sa part Nir Hagigi, un étudiant de confession juive, qui a vécut une partie de son enfance en Israël, près de Nazareth.
À un moment donné, un rabbin de l'une des synagogues progressistes de la ville est venu au campement et nous a permis de prier
, se remémore Nir. Nous avons apporté des bougies, des challah (pain traditionnel juif) , nous avons fait des prières le vendredi soir. Nous avons pris la parole lors de rassemblements. Nous n'avons jamais été pris pour cible et nous ne nous sommes jamais sentis en danger.
Même son de cloche du côté de Sumayya Kheireddine, membre organisatrice du campement.
Je ne veux évidemment pas discréditer les sentiments des uns et des autres, mais je peux aisément constater que l'environnement auquel j'ai largement contribué à créer n'était pas antisémite. Et que si c'était le cas, ce serait un très gros échec de ma part.
La professeur Cécile Rousseau rappelle de son côté que la critique des gouvernements fait partie de notre devoir de citoyen
.
On peut critiquer le gouvernement d'Israël, ça ne veut pas dire qu'on est anti-israélien et encore moins on qu’on est antisémite
, soutient-elle.
Quel bilan?
Même si leurs revendications n’ont pas forcément été satisfaites, les participants au campement interrogés par Radio-Canada tirent un bilan positif.

Les étudiants réclamaient à l'Université d'Ottawa de dévoiler publiquement tous ses investissements, qu’elle cesse d’investir dans les entreprises qui faciliteraient l’occupation de Gaza, qu’elle mette fin à tous ses partenariats avec des établissements universitaires israéliens et qu’elle adopte la définition de l’Association des avocats arabo-canadiens sur le racisme antipalestinien. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Patrick Louiseize
Tout d’abord la fierté d’avoir participé à un tel mouvement de solidarité qui a eu des échos jusqu'à Gaza.
Il y avait des enfants qui écrivaient des remerciements sur leurs tentes, c'était très émouvant
, raconte émue Bessan Amer.

Les deux parents de Bessan Amer viennent de Palestine.
Photo : Radio-Canada / Mama Afou
Je suis très, très fière. J'ai hâte de raconter à mes enfants que j'ai participé à un tel mouvement, même si cela n’a pas fait bouger beaucoup de choses.
Nir Hagigi croit pour sa part que le campement a révélé au grand public que les institutions universitaires n’étaient pas des entités neutres
.
Nous savons qu'elles ne sont pas neutres. Et je pense que le fait que nous l'ayons montré au public est une victoire en soi
, affirme-t-il.
Pour sa part Deena Friedman s’est donné comme ambition de rétablir le dialogue entre la communauté juive et les groupes propalestiniens de l'Université d'Ottawa.
Être juif, palestinien, sioniste dans le campus représente actuellement une menace plus réelle que jamais. Mon plan pour l'année scolaire à venir est de travailler à combler le fossé entre les deux côtés
, soutient-elle.
Alors que la situation continue de s’empirer à Gaza, Sumayya Kheireddine, rappelle que le campement n’a été qu’un moyen parmi tant d'autres et que le combat de ses camarades et elle continue.
Voir [les Gazaouis] résister, ça nous indique que ce n'est pas le temps d'arrêter. C'est vraiment le temps de continuer de résister, de les soutenir avec nos petites actions
, soutient-elle.
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